Tout est là..

 

Ewa Hauton

Peinture Ewa Hauton

 

Dans tout ce qu’elle avait cru savoir,

elle avait ignoré qu’il y a toujours une chose

qui nous échappe, qui change d’état sans

que l’on s’en aperçoive, un fourmillement,

une buée sur la vitre qui déforme la vision.

 

Pourtant tout était là, le cendrier sur la table

basse, le fauteuil à bascule qui reste immobile,

la corbeille de fruits rêvant d’autres couleurs,

et les mots au bord de ses lèvres qui tombent

comme des feuilles et qu’on n’entend pas.

 

Elle était là elle aussi, comme le jour et la nuit

confondus dans ce même crépuscule, mais

dans ce souffle du vent qui fait frémir les arbres,

dans ce silence ponctué par le bruit des vagues,  

sans même le savoir elle était entrée dans l’infime

 

BaBeL (17/08/2017)

 

 

 

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Les instants infidèles

 

Marie Laure Flaive

 

Elle mit le coquillage tout près de son oreille et reconnut la musique de l’hiver qui lui ferait tout oublier. Le cheval fou qui galopait dans sa tête finirait sa course sous le déluge du silence quand le voyage prendra fin. La bête s’enfoncera dans les eaux noires emportant avec elle tous les abandons et toutes les trahisons.

Le regard bienveillant du père autrefois posé sur elle avait comblé totalement son besoin d’attention et de protection. Ces petites scènes de famille qu’elle avait enviées aux autres, s’inscriraient aussi dans le livre de son enfance comme un chef-d’oeuvre. Les dernières fleurs de l’automne, même privées de sève, embaumeraient encore les pages de cette mémoire-là

Telle une funambule aguerrie, elle s’était élancée sur le fil ténu qui la séparait de l’inconnu. Elle s’était dit que son absence au pays des fées et des contes d’imposture ne laisserait aucune trace de son passage. L’adieu se graverait désormais dans l’écriture ou bien dans l’illusion.

A présent elle savait seulement qu’elle n’oublierait jamais la lune et les étoiles.

BaBeL (11/08/2017)

 

Indéfectible..

 

 

Elle s’est éteinte comme d’autres s’enflamment

sans crier gare,

buisson trop ardent qui a fini par s’épuiser

dans sa quête indéfectible d’absolu

quand d’autres se dispersent en gesticulant,

flammèches illusoires qui ne valent

même pas cendres

au coeur d’un été meurtrier..

 

 

 

La déchirure

 

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(Tableau de Montserrat Gudiol)

 

Il aurait fallu surprendre le bruissement des voix
dans les forêts désertes de leurs mémoires,
L’écho assourdi résonne sans trêve
dans l’abîme des malentendus et des outre-dits,
Et le défi reste entier quand il s’agit de renaître
à l’aube du premier jour de l’ultime voyage

 

Il aurait fallu que leurs pensées s’égouttent
comme ces perles de sang d’une blessure sans faille,
Les terres infertiles n’ont plus que la rosée
pour étancher leur soif ou calmer les brûlures,
Les larmes ont laissé dans leurs yeux
la marque indéfectible des douleurs scellées

 

Le ciel est toujours aussi bleu
Et pourtant rien n’est plus comme avant,
Leurs mains se sont détachées
au même instant que leurs regards

La déchirure est là

 

 

Rideau…

 

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Quand les paysages s’offrant à nos yeux

ne sont pas en osmose ou en corrélation intime avec notre paysage intérieur,

ils ne sont plus que décors d’un théâtre sans âme où rien ne se joue..

 

 

Nébuleuse

 

Ce matin-là, les draps avaient déserté mon lit et recouvraient tout un pan de mes souvenirs gisant au sol. Les promesses enfouies dans les replis de la mémoire espéraient encore échapper à la sentinelle de l’oubli, comme ces oiseaux de la nuit qui s’étaient évadés un à un de la cage du sommeil pour tenter de réaliser leurs rêves au grand jour.

L’ombre des arbres se reflétaient toujours dans ces recoins perdus de mon enfance en tamisant les écueils douloureux.

Un profil de femme, toujours le même, réapparaissait en filigrane au sortir de la nuit. Je revoyais alors distinctement ces petits dessins en forme de nuages que maman gravait sur les arbres lors de nos promenades en forêt, comme pour les sauver d’un futur incendiaire.
Par une minuscule brèche de mon esprit, je parvenais quelquefois à me fondre dans ces nuages qui m’invitaient avec tant de volupté au voyage.

Je me souviens.. les soirs de pleine lune ils s’illuminaient et me guidaient sur le chemin du retour, tels des anges de pierre fidèles et immuables, jusqu’aux portes du sommeil..

 

 

La Vénus du Mélo

 

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Oeuvre de Luis Garcia-Nerey

 

Elle n’avait jamais tiré le bon numéro aux jeux de hasard mais elle pressentit qu’ il lui fallait encore une fois tenter le diable.
Elle avait donc accepté cet étrange rendez-vous sans se douter qu’elle se retrouverait face à elle-même dans cette galerie de portraits. Elle revoyait distinctement ce portrait de femme au teint livide et aux yeux enfiévrés qui l’avait projetée soudain face à elle-même comme dans un miroir d’indécence. Se sentant prise au piège, elle avait furtivement balayé du regard la petite salle d’exposition. Mais côté cour comme côté jardin, l’étoffe des corps qui s’interposait entre eux l’empêchait d’y voir clair.

Elle avait tant désiré se défaire de cette emprise sur elle qu’elle avait presque réussi à oublier tout ce qui pouvait la relier à son passé. Mais aujourd’hui elle devait en convenir, il subsistait toujours un semblant de désir pour ce qu’elle s’était acharnée à effacer de sa mémoire. Le désir seul d’être encore désirable, le désir de pouvoir encore s’émerveiller devant la queue du paon.

Elle entendait encore le cliquetis des perles s’entrechoquant autour de ses doigts quand elle portait ce collier qu’il lui avait offert pour sublimer sa beauté. L’image était floue mais le geste et le bruit étaient toujours là..

 

 

Domicile fixe

 

L’une après l’autre il souleva ses paupières, rouillées comme les rideaux de fer des vieilles boutiques.Il jeta un regard autour de lui et ne vit que les haillons de tous ses jours de solitude amoncelés en un tas informe au milieu de la pièce. Comme cette écume de pollution qui retourne à la boue en s’échouant sur les rives de l’humanité. Alors il referma les yeux un instant et se revoyait enfant jouant dans la forêt, jamais lassé par la beauté de cette nature première riche de tant de promesses.

Il n’était pas seul. Une silhouette se découpait dans les stries d’un soleil blafard sur le sol de sa chambre. Il se sentit brusquement comme projeté dans un miroir ouvert sur sa mémoire.L’immeuble était vide de ses occupants et il était sorti pour s’assurer que le vieux panneau « à louer » était toujours accroché au mur lézardé de la façade. Le panneau était tout rouillé mais il était bien là, même si l’inscription était devenue illisible et même presque invisible à force d’attendre.

Une vieille image lui revenait en mémoire, comme ces cadavres qui finissent toujours par remonter à la surface des eaux noires que l’on tente d’ignorer. Le visage sans expression de son père lui était apparu derrière la fenêtre, tel un oiseau en cage qui ne rêverait même plus de s’échapper. Le visage de cet homme sans nom le poursuivait encore parfois jusque dans son sommeil.
Ce jour-là il se souvenait avoir dévalé à toute vitesse les escaliers et, une fois à l’extérieur, avoir couru le plus loin possible jusqu’à ce que la silhouette de cet homme qu’il ne voulait plus reconnaître disparaisse entièrement de son champ de vision.

Une pluie d’été, douce comme la caresse d’un ange, dilua une à une toutes les strates de souvenirs de son enfance.
Se sentant enfin libre, il décida de faire le vide dans sa chambre et d’inscrire son nom sur la porte.