Rideau…

 

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Quand les paysages s’offrant à nos yeux

ne sont pas en osmose ou en corrélation intime avec notre paysage intérieur,

ils ne sont plus que décors d’un théâtre sans âme où rien ne se joue..

 

 

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Nébuleuse

 

Ce matin-là, les draps avaient déserté mon lit et recouvraient tout un pan de mes souvenirs gisant au sol. Les promesses enfouies dans les replis de la mémoire espéraient encore échapper à la sentinelle de l’oubli, comme ces oiseaux de la nuit qui s’étaient évadés un à un de la cage du sommeil pour tenter de réaliser leurs rêves au grand jour.

L’ombre des arbres se reflétaient toujours dans ces recoins perdus de mon enfance en tamisant les écueils douloureux.

Un profil de femme, toujours le même, réapparaissait en filigrane au sortir de la nuit. Je revoyais alors distinctement ces petits dessins en forme de nuages que maman gravait sur les arbres lors de nos promenades en forêt, comme pour les sauver d’un futur incendiaire.
Par une minuscule brèche de mon esprit, je parvenais quelquefois à me fondre dans ces nuages qui m’invitaient avec tant de volupté au voyage.

Je me souviens.. les soirs de pleine lune ils s’illuminaient et me guidaient sur le chemin du retour, tels des anges de pierre fidèles et immuables, jusqu’aux portes du sommeil..

 

 

La Vénus du Mélo

 

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Oeuvre de Luis Garcia-Nerey

 

Elle n’avait jamais tiré le bon numéro aux jeux de hasard mais elle pressentit qu’ il lui fallait encore une fois tenter le diable.
Elle avait donc accepté cet étrange rendez-vous sans se douter qu’elle se retrouverait face à elle-même dans cette galerie de portraits. Elle revoyait distinctement ce portrait de femme au teint livide et aux yeux enfiévrés qui l’avait projetée soudain face à elle-même comme dans un miroir d’indécence. Se sentant prise au piège, elle avait furtivement balayé du regard la petite salle d’exposition. Mais côté cour comme côté jardin, l’étoffe des corps qui s’interposait entre eux l’empêchait d’y voir clair.

Elle avait tant désiré se défaire de cette emprise sur elle qu’elle avait presque réussi à oublier tout ce qui pouvait la relier à son passé. Mais aujourd’hui elle devait en convenir, il subsistait toujours un semblant de désir pour ce qu’elle s’était acharnée à effacer de sa mémoire. Le désir seul d’être encore désirable, le désir de pouvoir encore s’émerveiller devant la queue du paon.

Elle entendait encore le cliquetis des perles s’entrechoquant autour de ses doigts quand elle portait ce collier qu’il lui avait offert pour sublimer sa beauté. L’image était floue mais le geste et le bruit étaient toujours là..

 

 

Domicile fixe

 

L’une après l’autre il souleva ses paupières, rouillées comme les rideaux de fer des vieilles boutiques.Il jeta un regard autour de lui et ne vit que les haillons de tous ses jours de solitude amoncelés en un tas informe au milieu de la pièce. Comme cette écume de pollution qui retourne à la boue en s’échouant sur les rives de l’humanité. Alors il referma les yeux un instant et se revoyait enfant jouant dans la forêt, jamais lassé par la beauté de cette nature première riche de tant de promesses.

Il n’était pas seul. Une silhouette se découpait dans les stries d’un soleil blafard sur le sol de sa chambre. Il se sentit brusquement comme projeté dans un miroir ouvert sur sa mémoire.L’immeuble était vide de ses occupants et il était sorti pour s’assurer que le vieux panneau « à louer » était toujours accroché au mur lézardé de la façade. Le panneau était tout rouillé mais il était bien là, même si l’inscription était devenue illisible et même presque invisible à force d’attendre.

Une vieille image lui revenait en mémoire, comme ces cadavres qui finissent toujours par remonter à la surface des eaux noires que l’on tente d’ignorer. Le visage sans expression de son père lui était apparu derrière la fenêtre, tel un oiseau en cage qui ne rêverait même plus de s’échapper. Le visage de cet homme sans nom le poursuivait encore parfois jusque dans son sommeil.
Ce jour-là il se souvenait avoir dévalé à toute vitesse les escaliers et, une fois à l’extérieur, avoir couru le plus loin possible jusqu’à ce que la silhouette de cet homme qu’il ne voulait plus reconnaître disparaisse entièrement de son champ de vision.

Une pluie d’été, douce comme la caresse d’un ange, dilua une à une toutes les strates de souvenirs de son enfance.
Se sentant enfin libre, il décida de faire le vide dans sa chambre et d’inscrire son nom sur la porte.

 

Fin de saison

 

hengki-koendjoro-1Photo Hengki Koendjoro

 

C’était une peur d’enfant, incontrôlable, qui l’avait lentement anesthésié. Mais à ce moment précis la peur s’était transformée en panique, comme s’il était mort et que personne ne l’avait prévenu.

Au crépuscule de sa vie, il n’avait toujours pas réussi à se débarrasser de cette suie de l’enfance, comme une pollution morbide et indissoluble qui se serait infiltrée jusqu’à l’intérieur de son âme.

Il se surprit alors à ressentir un liquide chaud et salé qui empruntait le réseau sinueux des rides de sa joue jusqu’au coin de la bouche, puis de ses lèvres à son menton. Il reconnut à peine le goût de cette larme car il n’en avait pas versé depuis des siècles. C’était bon et doux comme une caresse sur sa peau de solitude. Son coeur battait donc encore, et lui servait à autre chose qu’à pomper du sang !

Il ne savait plus pendant combien de temps il était resté là, assis sur son lit et l’oeil rivé sur cette fenêtre entrouverte sur le néant. Il s’aperçut alors qu’une arme pendait entre ses cuisses comme un sexe mou. Il la rangea dans le tiroir de sa commode, bien décidé à s’en débarrasser la nuit venue. Pour lui qui pensait ne plus jamais pouvoir être atteint par la moindre émotion, cette larme avait tout bouleversé en un instant.

Pendant toutes ces années il n’avait jamais ressenti de haine ou de rage envers quiconque, mais juste une profonde incompréhension face aux coups d’un destin qui ne l’avait pas vraiment épargné jusqu’ici. La solitude qui avait été sa seule compagne durant tant et tant d’années, la peur qui bien des fois s’était associée à elle et enfin ce mélange complexe d’émotions diverses qui l’avaient submergé à travers cette larme.. tout cela l’incitait à présent à sortir enfin de son vétuste appartement et à marcher droit devant lui, jusqu’à la plage déserte en cette fin de saison.
L’obscurité s’épaississait autour de lui et la solitude finit par le rattraper tout au bord des vagues.

C’est alors qu’une question lui revint encore et encore, comme un boomerang dans sa tête : « Pourquoi tu m’as fait ça ? »…

 

 

 

Loba

 

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Sa fourrure usée jusqu’à la corde lui donnait un air de princesse en haillons, mais la pépite d’or qui dansait dans ses yeux éclairait la nuit comme un feu de joie.

D’une voix sourde elle modula quelques sons que j’eus du mal à décrypter. Je compris seulement qu’elle attendait depuis longtemps comme un signe du destin pour échapper à sa solitude. Soudain une ombre transparente se projeta furtivement sur sa bouche, et à nouveau un silence pesant ourla ses lèvres.

J’avais l’étrange sensation que, si je détournais mon regard ou fermais les yeux un seul instant, elle pourrait peut-être prendre l’apparence d’un monstre. Curieuse de savoir si je n’étais pas aux prises avec l’enfer d’un cauchemar, je décidai de fermer les yeux l’espace d’une seconde.
Et quand je les rouvris, quelle ne fut ma surprise de voir dressée devant moi une louve dans toute sa splendeur sauvage ! Je m’efforçais de garder les yeux bien ouverts et d’imprimer dans ma mémoire cette apparition inespérée. Je désirais de tout mon être qu’elle soit bien réelle et non une simple construction mentale sortie tout droit de mon imaginaire.

Elle était bien toujours là devant moi, et je pus détecter dans son regard une bienveillance chaleureuse comme je n’en avais jamais connue auparavant. Autour de nous la forêt se fit plus dense, comme si elle tentait de nous protéger du reste du monde et de ses contrefaçons.

C’est alors que le tintement d’une cloche lointaine résonna dans ma tête et m’extirpa douloureusement de mon éblouissement nocturne.

L’arbre

jacques-reumeauJacques Reumeau

 

On ne survit pas toujours au jeu de la syncope.
Cette nuit-là, après un orage plus violent que les autres, surgit brusquement l’ombre d’un arbre géant dans le jardin désert et totalement détrempé.

Un éclair avait transpercé son sommeil léthargique et une petite lanterne se ralluma dans sa tête, comme un écho lointain qui lui revenait du gouffre de sa mémoire. Elle se débattait de toutes ses forces pour s’extirper de ce cauchemar qui cherchait à l’engloutir. Après de vains efforts, elle s’en remit au génie des lieux et profitant d’une mince ligne de lumière qui déchira la profondeur de la nuit, elle tenta une évasion propice comme la réalisation ultime de son désir de vivre, le seul chef-d’oeuvre accompli de sa vie.

Enfin tout à fait réveillée mais la tête et le corps endoloris, elle se releva péniblement du sol en ne se souvenant plus de rien. Se disant qu’elle avait dû avoir une nuit plutôt agitée, elle prépara comme d’habitude son café du matin et le savoura encore fumant tout en se dirigeant instinctivement vers la fenêtre. C’est alors que dans les premières lueurs de l’aube elle fut saisie de stupeur en découvrant un arbre gigantesque au tronc tout noir dressé en plein milieu de son jardin.