Nébuleuse

 

Ce matin-là, les draps avaient déserté mon lit et recouvraient tout un pan de mes souvenirs gisant au sol. Les promesses enfouies dans les replis de la mémoire espéraient encore échapper à la sentinelle de l’oubli, comme ces oiseaux de la nuit qui s’étaient évadés un à un de la cage du sommeil pour tenter de réaliser leurs rêves au grand jour.

L’ombre des arbres se reflétaient toujours dans ces recoins perdus de mon enfance en tamisant les écueils douloureux.

Un profil de femme, toujours le même, réapparaissait en filigrane au sortir de la nuit. Je revoyais alors distinctement ces petits dessins en forme de nuages que maman gravait sur les arbres lors de nos promenades en forêt, comme pour les sauver d’un futur incendiaire.
Par une minuscule brèche de mon esprit, je parvenais quelquefois à me fondre dans ces nuages qui m’invitaient avec tant de volupté au voyage.

Je me souviens.. les soirs de pleine lune ils s’illuminaient et me guidaient sur le chemin du retour, tels des anges de pierre fidèles et immuables, jusqu’aux portes du sommeil..

 

 

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Fin de saison

 

hengki-koendjoro-1Photo Hengki Koendjoro

 

C’était une peur d’enfant, incontrôlable, qui l’avait lentement anesthésié. Mais à ce moment précis la peur s’était transformée en panique, comme s’il était mort et que personne ne l’avait prévenu.

Au crépuscule de sa vie, il n’avait toujours pas réussi à se débarrasser de cette suie de l’enfance, comme une pollution morbide et indissoluble qui se serait infiltrée jusqu’à l’intérieur de son âme.

Il se surprit alors à ressentir un liquide chaud et salé qui empruntait le réseau sinueux des rides de sa joue jusqu’au coin de la bouche, puis de ses lèvres à son menton. Il reconnut à peine le goût de cette larme car il n’en avait pas versé depuis des siècles. C’était bon et doux comme une caresse sur sa peau de solitude. Son coeur battait donc encore, et lui servait à autre chose qu’à pomper du sang !

Il ne savait plus pendant combien de temps il était resté là, assis sur son lit et l’oeil rivé sur cette fenêtre entrouverte sur le néant. Il s’aperçut alors qu’une arme pendait entre ses cuisses comme un sexe mou. Il la rangea dans le tiroir de sa commode, bien décidé à s’en débarrasser la nuit venue. Pour lui qui pensait ne plus jamais pouvoir être atteint par la moindre émotion, cette larme avait tout bouleversé en un instant.

Pendant toutes ces années il n’avait jamais ressenti de haine ou de rage envers quiconque, mais juste une profonde incompréhension face aux coups d’un destin qui ne l’avait pas vraiment épargné jusqu’ici. La solitude qui avait été sa seule compagne durant tant et tant d’années, la peur qui bien des fois s’était associée à elle et enfin ce mélange complexe d’émotions diverses qui l’avaient submergé à travers cette larme.. tout cela l’incitait à présent à sortir enfin de son vétuste appartement et à marcher droit devant lui, jusqu’à la plage déserte en cette fin de saison.
L’obscurité s’épaississait autour de lui et la solitude finit par le rattraper tout au bord des vagues.

C’est alors qu’une question lui revint encore et encore, comme un boomerang dans sa tête : « Pourquoi tu m’as fait ça ? »…

 

 

 

Loba

 

yeux-loup

 

Sa fourrure usée jusqu’à la corde lui donnait un air de princesse en haillons, mais la pépite d’or qui dansait dans ses yeux éclairait la nuit comme un feu de joie.

D’une voix sourde elle modula quelques sons que j’eus du mal à décrypter. Je compris seulement qu’elle attendait depuis longtemps comme un signe du destin pour échapper à sa solitude. Soudain une ombre transparente se projeta furtivement sur sa bouche, et à nouveau un silence pesant ourla ses lèvres.

J’avais l’étrange sensation que, si je détournais mon regard ou fermais les yeux un seul instant, elle pourrait peut-être prendre l’apparence d’un monstre. Curieuse de savoir si je n’étais pas aux prises avec l’enfer d’un cauchemar, je décidai de fermer les yeux l’espace d’une seconde.
Et quand je les rouvris, quelle ne fut ma surprise de voir dressée devant moi une louve dans toute sa splendeur sauvage ! Je m’efforçais de garder les yeux bien ouverts et d’imprimer dans ma mémoire cette apparition inespérée. Je désirais de tout mon être qu’elle soit bien réelle et non une simple construction mentale sortie tout droit de mon imaginaire.

Elle était bien toujours là devant moi, et je pus détecter dans son regard une bienveillance chaleureuse comme je n’en avais jamais connue auparavant. Autour de nous la forêt se fit plus dense, comme si elle tentait de nous protéger du reste du monde et de ses contrefaçons.

C’est alors que le tintement d’une cloche lointaine résonna dans ma tête et m’extirpa douloureusement de mon éblouissement nocturne.

Onfray mieux de l’écouter !

 

onfray

 

« Un destin insigne, rarissime en France, frappe Michel Onfray : avoir été désigné par le pouvoir, par le Premier ministre en personne, comme un auteur à ne pas lire, comme un mauvais, comme un méchant. Plus : cette condamnation par Monsieur Valls visait moins l’œuvre du philosophe, dont on ne sait si l’hôte de Matignon l’a lue, mais l’homme, l’homme libre, l’homme Michel Onfray dans sa liberté. Faut-il que la gauche ait perdu toute raison et tout enracinement dans l’histoire, qu’elle ait oublié Voltaire et Hugo, pour pointer du doigt les mauvais auteurs, afficher la liste de ceux qui doivent être lus et de ceux qu’il faut rejeter en Enfer, des proscrits et des sauvés !

Pourquoi tant de haine ? Pourquoi cette chasse à courre en bande organisée, rassemblant le gouvernement, la gauche établie, ses politiciens, ses médias, un quarteron d’intellectuels résiduels qui reste encore aveuglément attaché aux méthodes d’intimidation stalinoïdales, en sonnant l’hallali derrière Onfray ? Celui-ci, originaire de la gauche, s’avance de plus en plus souvent sur le terrain politique en prenant des positions opposées à l’action et à l’idéologie du gouvernement. Il rejette haut et fort l’islam, se gardant de l’islamomanie commune aux élites de gauche ! Il est même allé, comme Houellebecq, jusqu’à redouter « une islamisation de la France » ! Il s’est dressé contre le mariage pour tous ! Il s’indigne de voir Eric Zemmour lynché comme « un bouc-émissaire idéal » ! Il déclare – ce que seul Manuel Valls trouve scandaleux, ce que pourtant tout esprit formé dans la probité morale et la rectitude logique doit reconnaître – préférer un Alain de Benoist qui aurait raison à un Bernard-Henri Lévy qui aurait tort ! Il s’en prend à la réforme scolaire concoctée par Najat Vallaud-Belkacem, qui en guise de réponse collective à ses détracteurs ose le  ridicule : Onfray ferait partie de la cohorte des pseudo-intellectuels !  De plus, le philosophe  impertinent n’oublie pas de fustiger « cette mafia qui se réclame de la gauche ».  Onfray renvoie la gauche à ses abandons (la justice, le républicanisme, la laïcité, et, last but not least, le peuple), et à ses trahisons. Le peuple, cette réalité que cette gauche a jeté aux oubliettes, qu’elle méprise comme jamais jusqu’ici elle n’a méprisé quelque chose, pas même la bourgeoisie !

L’étonnement effrayé s’empare de cette gauche devant la liberté d’Onfray. C’est qu’elle avait l’habitude, cette gauche, des intellectuels soumis ! A ses yeux, être un intellectuel c’est être nécessairement de gauche, et nécessairement soumis ! Onfray lui présente une situation nouvelle, qui la plonge dans la panique ! Cette animosité à l’encontre d’Onfray puise sa source dans un cocktail d’envie et de peur, d’effroi devant la liberté et la vérité. A la différence des intellectuels qui se chargent de faire la morale aux Français, Onfray est écouté du peuple. Pis : il l’est au moyen de livres de qualité, pédagogiques sans être démagogiques, exempts de vulgarité et de mépris pour ses lecteurs, dont l’ambition philosophique reste élevée, qui, crime impardonnable, caracolent dans le peloton de tête des ventes. L’addition pour la gauche est salée, trop salée, trop lourde. Onfray doit la payer ! Onfray doit payer ! D’où l’impitoyable lynchage : intellectuel, médiatique et politique.

Comme de très nombreux Français, passons-outre et plongeons-nous dans le dernier opus d’Onfray, Cosmos.

Le trait le plus frappant de la méthode Onfray apparaît dès les premières pages : la pensée n’est pas une activité désincarnée, elle est étroitement mêlée à la personne singulière de l’auteur, dont les passions, les désirs, et le corps, sont imbriqués dans la théorie.  La pensée, la vie et l’homme sont indétachables les unes des autres, indécollables. L’autobiographie n’y est pas superfétatoire, elle n’y est pas non plus, comme dans le Discours de la Méthode de Descartes, un simple décor, elle y est génératrice de philosophie. Depuis Le Ventre des philosophes, en 1989, l’écriture de Michel Onfray est hantée par une certitude : le corps est impliqué dans la production philosophique, comme si La Mettrie, qui mourut d’un pâté avarié à la table de Frédéric II de Prusse, n’avait pas eu tort d’écrire que « la pensée habite dans l’estomac ».

On l’aura compris : la pensée d’Onfray est un matérialisme, c’est-à-dire une approche du cosmos estimant qu’il n’existe pas d’autre réalité que la matière (les atomes et le vide, écrivait Epicure). C’est au grand fleuve matérialiste, celui dont la source remonte à Epicure, qui est ensuite alimenté par Lucrèce, par les Lumières radicales (La Mettrie, d’Holbach, Helvetius), par Bruno, par Vanini, par Darwin, par Bachelard, qu’Onfray vient ajouter son affluent. De fait, notre philosophe s’avoue plus proche de Lucrèce et sa grande santé que d’Epicure, trop ascétique à son goût à cause de ses faiblesses corporelles. Un charme égal à celui de l’encyclopédie de Diderot flotte entre les pages : l’auteur en effet convoque l’agriculture, l’œnologie, des artisanats, la zoologie, la physique, la botanique, bien plus que les écoles philosophiques, pour étayer sa vision du monde.

Du matérialisme découle une forme de paganisme déspiritualisé qui aurait congédié tous les dieux, tous les esprits et les forces occultes. Reconnaissons-y le paganisme d’un paysan normand (Onfray est enfant d’ouvriers agricoles), émerveillé par la nature, aux deux pieds solidement enracinés dans la terre, amoureux du ciel une fois vidé, grâce à Lucrèce, du fatras dont, selon lui, les religions le remplissent. A travers des formules virulentes, l’opposition intransigeante aux monothéismes est fille de ce matérialisme. Ses diatribes antichrétiennes, ses envolées contre les arrière-mondes,  font écho à celles du Nietzsche  d’Humain, trop humain et de La Généalogie de la morale ; il ne faut pas s’en offusquer, mais les prendre dans leur dimension philosophique. C’est que le matérialisme d’Onfray, qui se proclame « matérialisme intégral »,  est de part en part nietzschéen.

Quelle fin pour la philosophie ? Chez les épicuriens la physique débouche sur une éthique,  un art de vivre. Il s’agit, grâce à la philosophie, de « vivre selon les cycles païens du temps circulaire ». Tout comme il faut « utiliser la physique pour abolir la métaphysique », il faut s’en servir également pour dépasser les morales et styles de vie nihilistes hérités des religions, épouser le temps, épouser la vie, pour accorder son existence à un hédonisme. Ce dernier nous rouvre à une correspondance heureuse avec l’environnement que nous avons, du fait des monothéismes, oublié, le cosmos. La philosophie ne vaudrait pas une heure de peine si elle n’était quête de cette vie cosmique.

Tout Onfray se déploie dans Cosmos : l’homme et sa pensée. Loin des postmodernes ou de la French Theory, des penseurs alambiqués germanolâtres et germanopratins à l’écriture torturée, des industriels de l’indignation, ainsi que des universitaires pur jus, Michel Onfray est ce qu’on appelait au XVIIIème siècle, dans une acception typiquement française, « un philosophe ». Préférant la campagne aux villes, il souhaite philosopher « hors des clous ». Par maints aspects, dont le matérialisme enchanté, il est un peu notre Diderot – fera-t-il à son tour, à l’instar de son lointain devancier, un séjour dans l’équivalent moderne du donjon de Vincennes pour délit d’opinion ? Quoiqu’il en soit, Onfray, que la gauche d’établissement qui a troqué son rationalisme traditionnel pour la pensée magique, tient pour le pelé et le galeux dont vient le mal, est avant tout un philosophe dont les livres et la personne manifestent un éternel retour, celui du Phénix matérialiste. »

 

  Robert Redeker

Robert Redeker est un philosophe et écrivain français né en 1954. Agrégé en philosophie, il est chercheur au CNRS. Il est membre du comité de rédaction de la revue Les Temps modernes et de la revue Des lois et des hommes. Parmi ses ouvrages, nous vous conseillons Egobody : La fabrique de l’homme nouveau aux éditions Fayard (2010) et L’Emprise sportive aux éditions François Bourin (2012).

 

(Source : http://iphilo.fr/2015/06/29/onfray-ce-pele-ce-galeux-ce-phenix-materialiste/)

 

 

Semez du jasmin partout où il aura été arraché..

 

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Vos visages désenchantés émaciés
mais si fiers
vos regards insistants
vos têtes penchées
yeux fermés dans vos mains
montrent vos traits accablés
vos silences perçants
les gerçures de la souffrance
l’ensemble des arbustes et sarments grimpants
de jasmin
que l’on a arrachés partout de vos corps
de vos esprits
et jetés à brûler jusqu’au dernier
dans le feu le plus lent des caves des prisons
et qui n’en finit plus de se consumer

le livre est ouvert sur vos visages
à la page de la torture
même le vent le plus incisif
n’arrive pas à la tourner

vos visages me retiennent
m’interrogent
ils se sont arrêtés de vivre
au moment du clic déclencheur
de l’appareil-photo
ils naîtront de nouveau et resplendiront
des fleurs de jasmin de la Tunisie
une fois que leurs geôliers
auront défilé au banc des accusés
et auront été confiés aux prisons de l’État

ensuite le sceau de la torture
se décèlera de vos chairs
ouvrant les portes des cellules de la parole
qui courra libre à travers champs

les bras ballants le long de vos silhouettes
les gestes que vos mains n’ont plus portés
depuis longtemps
se tendront et prendront d’autres mains
pour danser
pour semer du jasmin
partout où il aura été arraché

 

Marie Cholette

(Québec – 12 octobre 2014)

 

Les engelures de la Pensée

Lettre aux Recteurs des Universités Européennes

par Antonin Artaud

Monsieur le Recteur,

Dans la citerne étroite que vous appelez « Pensée »,les rayons spirituels pourrissent comme de la paille. Assez de jeu de langue, d’artifices de syntaxe, de jonglerie de formules, il y a à trouver maintenant la grande Loi du coeur, la Loi qui ne soit pas une loi, une prison, mais un guide pour l’Esprit perdu dans son propre labyrinthe. Plus loin que ce que la science pourra jamais toucher, là où les faisceaux de la raison se brisent contre les nuages, ce labyrinthe existe, point central où convergent toutes les forces de l’être, les ultimes nervures de l’esprit. Dans ce dédales de murailles mouvantes et toujours déplacées, hors de toutes formes connues de pensée, notre Esprit se meut, épiant ses mouvements les plus secrets et spontanés, ceux qui ont un caractère de révélation, cet air venu d’ailleurs, tombé du ciel.

Mais la race des prophètes s’est éteinte. L’Europe se cristallise, se momifie lentement sous les bandelettes de ses frontières, de ses usines, de ses tribunaux, de ses universités. L’Esprit gelé craque entre les ais minéraux qui se resserrent sur lui. La faute en est à vos systèmes moisis, à votre logique de 2 et 2 font 4, la faute en est à vous, Recteurs, pris au filet des syllogismes. Vous fabriquez des ingénieurs, des magistrats, des médecins à qui échappent les vrais mystères du corps, les lois cosmiques de l’être, de faux savants aveugles dans l’outre-terre, des philosophes qui prétendent à reconstruire l’Esprit. Le plus petit acte de créations spontanée est un monde plus complexe et révélateur qu’une quelconque métaphysique.

Laissez-nous donc, Messieurs, vous n’êtes que des usurpateurs. De quel droit prétendez-vous canaliser l’intelligence, décerner des brevets d’esprit ? Vous ne savez rien de l’Esprit, vous ignorez ses ramifications les plus cachées et les plus essentielles, ces empreintes fossiles si proches des sources de nous-mêmes, ces traces que nous parvenons parfois à relever sur les gisements les plus obscurs de nos cerveaux.

Au nom même de votre logique, nous vous disons : la vie pue, Messieurs. Regardez un instant vos faces, considérez vos produits. A travers le crible de vos diplômes, passe une jeunesse efflanquée, perdue. Vous êtes la plaie d’un monde, Messieurs, et c’est tant mieux pour ce monde, mais qu’il se pense un peu moins à la tête de l’humanité.

Antonin Artaud

(« La révolution surréaliste » n° 3 – 1925)

Une terre en « Utopie »

 

Ce document à voir absolument nous transporte à Marinaleda, un petit village en Andalousie qui développe depuis 30 ans un modèle social et politique à contre-courant du modèle prédominant soumis aux diktats de la mondialisation..