La découverte de l’ombre

 

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Luis Garcia Nerey

 

Elle s’engagea dans le sentier dit des « Loups oubliés » qui longeait d’un côté les abords d’une forêt et de l’autre dominait l’océan. Le passage était étroit et tortueux. Tout au bout, un château surgit dans le brouillard crépusculaire comme dans un cauchemar éveillé. La faible lueur de sa lanterne lui laissa à peine entrevoir le corbeau qui venait de se poser sur la petite plage en contrebas. L’entrée du château était obstrué par une végétation si dense qu’elle l’avait sans doute protégé jusque-là de toute intrusion.

Soudain un cri déchira la profondeur de la nuit, comme un long couteau tordu. Peut-être était-ce un esclave oublié au fond d’une geôle qui avait émis ce cri, comme un dernier appel à témoins de sa détresse.

Ecorchée par les ronces qui avaient envahi l’accès menant au château, presque en sang, comme une bête aux abois, elle parvint péniblement à s’approcher d’une petite fenêtre au rez-de-chaussée. Elle aperçut à l’intérieur l’ombre d’une femme au teint transparent et aux longs cheveux blanchis par les années. Assise au bord d’un canapé décrépit, elle semblait totalement absorbée par la lecture d’un livre aussi ancien que précieux.
Elle n’osa plus bouger et retint son souffle pour ne pas effrayer cette découverte de l’ombre sortie tout droit d’une tombe enfouie dans le désert de sa mémoire.

 

BaBeL (30/10/2017)

 

 

 

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L’image contient peut-être : feu

Zao Wou Ki

 

Une braise au fond des yeux
qui s’acharne à briller
Une voix qui s’émeut
en s’écoutant parler
L’absence qui prend pied
et s’enracine au corps
Le silence tel un bois mort
qui serpente et prend feu..

 

 BaBeL (21/10/17)

 

L’écluse

 

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L’écluse avait retenu son corps qui flottait comme une fleur de lys sur l’eau trouble. Elle semblait tout droit sortie d’un tableau peint à l’encre de chine.

 

Un homme qui semblait perché sur des échasses écartait sans relâche la boue stagnante à la surface. Toute cette grisaille de novembre obstruait sa perspicacité habituelle en rétrécissant sa vision.

Elle paraissait être sur le point de dénoncer le crime mais sa bouche était cousue à tout jamais. Il y voyait comme un renoncement à lutter contre les monstres qui la poursuivaient depuis toujours. Elle avait dû déposer les armes par lassitude ou seulement peut-être par paresse.

Divers scénarios se bousculaient à la porte de son imaginaire, mais il ne put en retenir aucun. Les neurones s’agitaient sous son crâne comme autant de minuscules planètes livrées à une guerre cérébrale sans merci.

Il n’arrivait pas à la chasser de son esprit pendant qu’il reprenait son errance quotidienne. Il avançait à l’aveugle comme un cheval fou affublé d’oeillères occultantes qui ne pourrait se fier qu’à son odorat ou à son instinct.

Il se mit à accélérer le pas puis à courir de plus en plus vite sans raison et au risque de tomber nez à nez sur lui-même au détour d’une rue.

 

BaBeL (10/10/2017)

 

 

Sous le masque

 

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Oeuvre Jaya Suberg

 

Une beauté froide qui fige un instant le regard posé sur elle. Après cet arrêt sur image qui lui parut une éternité, il tenta d’entrevoir celle qui se cachait derrière le masque. Une projection d’une autre galaxie venant annoncer la fin de son monde avançait vers lui dans un bruissement éthéré.

Sous les rayons obliques de la lune, il aperçut de façon fugitive les deux hommes qui étaient en retrait. La forêt retenait son souffle et elle semblait avancer dans le couloir du condamné pour lui offrir un ultime réconfort. Il imagina que l’un des deux pouvait être son amant, sûrement un prince en exil accompagné de son garde du corps. Cette rencontre inattendue le troubla tant qu’il ferma les yeux pour s’imprégner seulement des bruits nocturnes. Il s’attendait à ce qu’elle ne soit plus là quand il les rouvrirait.

Elle lui adressa quelques mots de convenance ne lui donnant aucun motif d’aller plus loin. L’espace d’une seconde, il se dit qu’elle se destinait peut-être à un mariage blanc pour sortir de l’enfer. Il se dit aussi qu’il n’aurait pas la moindre chance d’être aimé de cette apparition lunaire et qu’il n’était que le jouet d’une erreur ou d’une divinité.

Une pluie d’été soudaine se mit à diluer le maquillage de la belle, lui dévoilant peu à peu son vrai visage..

 

BaBeL (31/08/2017)

 

 

 

Les instants infidèles

 

Marie Laure Flaive

 

Elle mit le coquillage tout près de son oreille et reconnut la musique de l’hiver qui lui ferait tout oublier. Le cheval fou qui galopait dans sa tête finirait sa course sous le déluge du silence quand le voyage prendra fin. La bête s’enfoncera dans les eaux noires emportant avec elle tous les abandons et toutes les trahisons.

Le regard bienveillant du père autrefois posé sur elle avait comblé totalement son besoin d’attention et de protection. Ces petites scènes de famille qu’elle avait enviées aux autres, s’inscriraient aussi dans le livre de son enfance comme un chef-d’oeuvre. Les dernières fleurs de l’automne, même privées de sève, embaumeraient encore les pages de cette mémoire-là

Telle une funambule aguerrie, elle s’était élancée sur le fil ténu qui la séparait de l’inconnu. Elle s’était dit que son absence au pays des fées et des contes d’imposture ne laisserait aucune trace de son passage. L’adieu se graverait désormais dans l’écriture ou bien dans l’illusion.

A présent elle savait seulement qu’elle n’oublierait jamais la lune et les étoiles.

BaBeL (11/08/2017)

 

Rideau…

 

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Quand les paysages s’offrant à nos yeux

ne sont pas en osmose ou en corrélation intime avec notre paysage intérieur,

ils ne sont plus que décors d’un théâtre sans âme où rien ne se joue..

 

 

Nébuleuse

 

Ce matin-là, les draps avaient déserté mon lit et recouvraient tout un pan de mes souvenirs gisant au sol. Les promesses enfouies dans les replis de la mémoire espéraient encore échapper à la sentinelle de l’oubli, comme ces oiseaux de la nuit qui s’étaient évadés un à un de la cage du sommeil pour tenter de réaliser leurs rêves au grand jour.

L’ombre des arbres se reflétaient toujours dans ces recoins perdus de mon enfance en tamisant les écueils douloureux.

Un profil de femme, toujours le même, réapparaissait en filigrane au sortir de la nuit. Je revoyais alors distinctement ces petits dessins en forme de nuages que maman gravait sur les arbres lors de nos promenades en forêt, comme pour les sauver d’un futur incendiaire.
Par une minuscule brèche de mon esprit, je parvenais quelquefois à me fondre dans ces nuages qui m’invitaient avec tant de volupté au voyage.

Je me souviens.. les soirs de pleine lune ils s’illuminaient et me guidaient sur le chemin du retour, tels des anges de pierre fidèles et immuables, jusqu’aux portes du sommeil..

 

 

L’arbre

jacques-reumeauJacques Reumeau

 

On ne survit pas toujours au jeu de la syncope.
Cette nuit-là, après un orage plus violent que les autres, surgit brusquement l’ombre d’un arbre géant dans le jardin désert et totalement détrempé.

Un éclair avait transpercé son sommeil léthargique et une petite lanterne se ralluma dans sa tête, comme un écho lointain qui lui revenait du gouffre de sa mémoire. Elle se débattait de toutes ses forces pour s’extirper de ce cauchemar qui cherchait à l’engloutir. Après de vains efforts, elle s’en remit au génie des lieux et profitant d’une mince ligne de lumière qui déchira la profondeur de la nuit, elle tenta une évasion propice comme la réalisation ultime de son désir de vivre, le seul chef-d’oeuvre accompli de sa vie.

Enfin tout à fait réveillée mais la tête et le corps endoloris, elle se releva péniblement du sol en ne se souvenant plus de rien. Se disant qu’elle avait dû avoir une nuit plutôt agitée, elle prépara comme d’habitude son café du matin et le savoura encore fumant tout en se dirigeant instinctivement vers la fenêtre. C’est alors que dans les premières lueurs de l’aube elle fut saisie de stupeur en découvrant un arbre gigantesque au tronc tout noir dressé en plein milieu de son jardin.